La tribu de l’asphalte

PRIMEUR!

Chaque année, aux États-Unis, 2 800 000 adolescents fuguent… En se limitant à la ville de New York, il y aurait entre 12 000 et 20 000 jeunes qui vivent dans la rue. Près des deux tiers sont des Noirs ou des Hispaniques. Une large fraction d’entre eux sont homosexuels ou bisexuels, ou même transgenres… la moitié des enfants des rues n’ont pas fui le domicile familial; au contraire ils se sont fait rejeter. La raison de ces rejets tient souvent à leur sexualité. L’homosexualité est une cause majeure, en ce début du XXIe siècle, de destins brisés.

Morton Rhue nous offre un roman poignant, dur , mais que vous devez lire (j’insiste rarement, mais là oui!). J’ai parfois eu de la difficulté à poursuivre ma lecture, tant je vivais les émotions des personnages et surtout, car je les comprenais à travers leur triste routine. Bienvenue à New York, soir du Nouvel An. Maybe est une adolescente vivant dans les rues, tous ses camarades aussi. La faim les tenaille constamment. Alors que Twister s’affaire à mendier, un policier l’apostrophe, pour se faire virer de bord par l’ado: « Je fais juste la manche, répond Twister. Faire la manche signifie taper la discute sur le trottoir, puis demander une pièce ou deux. Ça vaut pas le coup de m’arrêter pour ça. Vu comment la justice fonctionne, je serai de retour dans la rue avant que vous puissiez dire ouf! »

Ces jeunes (Rainbow, 2Moro, Pest le chien, Jewel, Tears, Twister, Maybe et Country Club), la tribu de l’asphalte, sont leur propre famille. Ils ont compris bien jeunes que tu ne choisis pas ta famille biologique, mais tu choisis ce que tu en fais! D’ailleurs, ce n’est pas toujours les géniteurs qui sont le mieux placés pour s’occuper de leurs enfants (le beau-père de Tears, par exemple, la touchait, mais sa mère refusait de la croire… belle connerie!). Certains parents sont alcooliques, d’autres pires encore… « Maintenant c’est l’hiver, et nous sommes comme une famille, ou plutôt une bande. Une tribu de l’asphalte qui parcourt les rues à la recherche d’un peu de nourriture et d’un abri. Chacun prend soin des autres. Country Club est mort, mais nous continuons à rester ensemble. » Effectivement, la mort les guette tous… mort par exposition au froid, à la drogue, à la faim, à la maladie.

Ces jeunes, ils ont entre 12 et 20 ans environ (lorsqu’ils le savent…). Pour se nourrir: vols, faire les poubelles, prostitution parfois. Mais ce n’est pas tout. C’est l’hiver et il fait un froid dément qui les pousse, comme de vrais nomades, à chercher des refuges sans arrêt. Et que dire de l’humiliation de se laver dans les toilettes de la bibliothèque publique (et de la violence du gardien… un autre abruti!)?

« Les voitures avancent, leurs conducteurs ne me voient même pas. Je ne suis rien. Une bête sans nom dont personne ne se préoccupe. Un de ces malchanceux que le grand bus des familles heureuses laisse derrière lui quand il s’en va. Il n’y a même pas de place pour moi dans le grand bus des familles malheureuses. Il n’y a pas du tout de place pour moi, nulle part. » Comme je te comprends chère Maybe! Parfois, ado, c’est difficile d’imaginer sa vie après 18 ans, croyez-moi!

Par contre, certains adultes semblent avoir à cœur le bien-être de ces jeunes démunis. Ils reçoivent la visite (alors qu’ils se sont réfugiés dans un édifice abandonné) des gens du Programme d’Hébergement des Jeunes: « Vous savez que chaque jour quatorze gamins comme vous sont enterrés dans des tombes anonymes parce que personne ne sait qui ils sont? Vous voulez faire partie de ces quatorze gamins? Vos parents ne le sauront jamais. Est-ce que c’est vraiment ça que vous voulez? » Bravo! Si l’idée était de taper sur la tête de jeunes déjà mal en point, eh bien c’est réussi! Je comprends l’altruisme, seulement les bénévoles savent-ils vraiment ce qu’ils demandent à ces adolescents en les encourageant à retourner dans un milieu familial souvent toxique?

Au fil de cet hiver, la tribu de l’asphalte s’effrite. Les jeunes doivent faire face aux réalités des drogues, du VIH pour certains, de l’auto-mutilation pour d’autres, sans compter savoir repousser des mecs cons et parfois violents: « Peut-être que tu vas crever de faim ou de froid cette nuit. Et au matin, on trouvera ton cadavre. Qui va se préoccuper d’une gamine sans foyer? Tu sais ce que t’es? Un déchet. Même pas un souvenir. Juste quelqu’un qui n’a jamais été. »… Je ne commenterai pas!

Ces jeunes, je les ai côtoyés pendant quelques heures de lecture. J’ai l’impression de les connaître, vraiment! L’auteur a réussi un véritable tour de force en nous offrant la fiche biographique de certains d’entre eux, comme si nous lisions un registre officiel: « Angel Perez, alias 2Moro. Née à West New York, État du New Jersey. Père inconnu. Mère décédée du sida – quand l’enfant est âgée de quatre ans. Vit avec sa grand-mère, puis avec une tante. Maltraitance physique ; agressions sexuelles répétées commises par le partenaire de la tante. Diagnostic de séropositivité VIH à l’âge de huit ans… Envoyée en famille d’accueil. Puis, très rapidement, placée en centre de redressement pour enfants. Libérée à l’âge de douze ans. De treize à quatorze ans, arrestations successives pour vagabondage, prostitution, possession de drogue, rébellion. Dernière adresse: inconnue, à New York. Décès à l’âge de quinze ans. Cause: strangulation. »

Vers la fin de l’hiver, la tribu de l’asphalte aura bien changé: « Ils sont partis. Tears, Rainbow, Twister, Jewel, 2Moro, Smog, Pest et Country Club. Envolés. Deux sont rentrés chez eux, et ont retrouvé des gens qui les aiment ; deux sont entrés à l’hôpital ou à l’asile ; et quatre sont allés sous terre occupés des tombes anonymes, que jamais personne ne viendra visiter. » Et Maybe dans tout ça? Je vous invite à la suivre au fil des semaines, en passant par Times Square, Square Park et Brooklyn, afin de voir en elle toute l’humanité et la beauté d’esprit d’une jeune qui en a bavé un coup! Venez découvrir, à travers les bas-fonds de New York, comment des adolescents qualifiés de parias de la société sont en fait des gens brillants, aimants, solidaires et somme toute magnifiques! Dans cet émouvant roman qui m’a un peu fait penser à Sa Majesté des mouches, j’ai beaucoup pleuré, mais surtout j’ai compris quelque chose de précieux: peut-être qu’on ne peut pas vivre dans la rue, peut-être qu’on peut juste y mourir…

La tribu de l’asphalte, Morton Rhue, Éditions Bayard jeunesse

Roman pour lecteurs avertis (l’ouvrage comporte des scènes susceptibles de heurter la sensibilité de trop jeunes lecteurs)

Cet article a 1 Commentaire

  1. Carlos Seguin says:

    Ce roman me fait penser à “The last Exit to Brooklyn” de Hubert Selby Jr.

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